Jeudi et vendredi, dans la salle de conférence du bureau de l’UNESCO à Pétion-Ville, une trentaine d’historiens, de muséologues et de responsables d’institutions se sont penchés sur une question qui traîne depuis près de trente ans en Haïti : comment raconter l’esclavage dans un musée, et surtout, comment construire celui que le pays promet depuis 1997.
Le Comité National Route de l’Esclave (CNRE) avait convoqué ce séminaire scientifique de deux jours à quelques jours de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière, et en écho direct à l’insurrection générale des esclaves de Saint-Domingue, dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Le choix du calendrier n’a rien d’anodin : c’est cette nuit-là, à Bwa Kayiman, que le CNRE veut voir émerger un jour le Musée de l’esclave.
Un dossier qui traîne, et qu’on a voulu enfin trancher
L’histoire commence en 1994, quand Haïti et le Bénin portent ensemble le projet la Route de l’esclave à l’UNESCO — devenue depuis la Route des personnes esclavagisées. Trois ans plus tard, un arrêté présidentiel crée le Comité national en Haïti, avec un chantier en tête : ériger le musée sur le site même de l’insurrection, au Morne Rouge.
Depuis, deux études de préfaisabilité ont été menées. Mais sur le terrain, le projet patine, et le Comité l’admet volontiers : l’idée même de ce que devrait être un « musée de l’esclavage » reste floue, discutée, parfois contestée. D’où ce séminaire, pensé moins comme une célébration que comme un espace de travail.
L’objectif affiché par le CNRE est précis : étudier la situation des musées et mémoriaux de l’esclavage à travers le monde pour en dégager les liens avec le développement local ; interroger ce qu’impliquerait un Musée de l’esclave pour l’éducation et le tourisme culturel en Haïti ; et sensibiliser le grand public au chemin déjà parcouru comme aux étapes qui restent à franchir. Concrètement, le Comité attend de ces deux jours trois résultats : mobiliser des experts aux côtés de ses propres membres et des responsables institutionnels des musées pour mettre leurs expertises en commun ; construire une réflexion partagée sur ce que ce musée signifierait pour le développement du pays ; et communiquer publiquement les démarches et les étapes encore nécessaires avant sa réalisation.
Jeudi : ouvrir le débat, poser les bases
La journée du 20 août s’est ouverte par une série d’allocutions — celle du Recteur de l’Université d’État d’Haïti, Dieuseul Predelus, du Représentant résident de l’UNESCO en Haïti, Éric Voli Bi, et du Chargé d’affaires a.i. de l’Ambassade de France, Grégory Varennes. C’est ensuite Laënnec Hurbon, directeur de recherche honoraire au CNRS et président du CNRE, qui a posé le cadre scientifique de la rencontre.
Le premier panel s’est attaqué à l’inventaire : Samuel Pierre, rattaché à l’Université d’Amsterdam, a dressé un tour d’horizon des musées de l’esclavage existant à travers le monde, avant que Kenrick Demesvar, titulaire de la Chaire UNESCO en Histoire et Patrimoine à l’UEH, ne présente en visioconférence les premiers résultats d’un travail de terrain mené dans neuf communes du Département du Nord — une phase pilote de recensement des lieux de mémoire liés à l’esclavage.
Place ensuite à la muséologie proprement dite. André Delpuech, ancien directeur du Musée de l’Homme à Paris, est intervenu à distance pour parler de ce que veut dire « faire un musée » aujourd’hui, suivi de John Sley Pierre, ancien stagiaire au Musée du Nouveau Monde de La Rochelle, sur un point sensible : comment raconter l’esclavage sans le figer, entre mémoire des résistances et exigences techniques du métier de conservateur.
L’après-midi a pris une tournure plus locale, avec un panel entièrement consacré au lien entre musées, esclavage et vodou. Rossila Goussanou, du Musée international du Vodun au Bénin, a parlé des héritages d’une histoire commune entre les deux rives de l’Atlantique. Laënnec Hurbon est revenu sur la question de la mémoire, et l’historien Pierre Buteau, président de la Société haïtienne d’histoire, a proposé une lecture du lien entre le 14 août et la nuit du 22 au 23 — deux dates qui, dans la mémoire collective haïtienne, se répondent. Neptune Prince, directeur exécutif du CNRE, a clos le panel en présentant le projet de musée à Bwa Kayiman non pas comme une simple vitrine, mais comme un chantier de développement pour toute la zone.
La journée s’est terminée par le mot de clôture du ministre de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle, Vijonet Demero, et une synthèse de Jean Waddimir Gustinvil, docteur en philosophie et directeur de recherche à l’UHE.
Vendredi : où en sont vraiment les musées haïtiens
La seconde journée a resserré le sujet sur le pays lui-même. Fritz Gérald Louis, doctorant en muséologie à l’Université de Montréal, a retracé l’histoire des musées en Haïti depuis les Taïnos jusqu’à aujourd’hui, tandis que Sterlin Ulysse, président de l’ICOM en Haïti, a dressé un état des lieux plus cru du secteur muséal national, mesuré à l’aune des standards internationaux. Edelyn Dorismond, directeur du laboratoire LADIREP, a livré la synthèse finale avant un point de presse qui a mis un terme aux deux jours de travaux.
Ce qui se joue derrière les panels
Sur le papier, ce séminaire ressemble à un exercice académique de plus. Dans les faits, il touche à quelque chose de très concret : un site historique majeur — celui où, selon la tradition, s’est jouée l’une des scènes fondatrices de l’indépendance haïtienne — attend depuis près de trois décennies qu’on lui donne une forme muséale. En réunissant, sous un même toit, chercheurs internationaux, institutions haïtiennes et représentants de l’État, le CNRE ne prétend pas avoir réglé la question en deux jours. Mais il a au moins réussi à remettre le dossier sur la table, avec les bonnes personnes autour.
Culture5Media, à partir du programme officiel du séminaire scientifique organisé par le Comité National Route de l’Esclave (CNRE), les 20 et 21 août 2026 au bureau de l’UNESCO en Haïti.











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